Solitude

Revenir de loin pour aller nulle part. Voilà une vision sans doute un peu sombre de ma situation, mais c’est la première chose qui me vient à l’esprit. Parce que c’est ma conception de cette solitude, qui effraie bon nombre de personnes, attire quelques poignées d’autres, laisse indifférents les cœurs durs. Au fond, être seul est un retour permanent sur soi, creuser toujours plus profond dans les méandre de son propre esprit, en revenir les poches pleines de souvenirs, de sentiments, de doutes, de problèmes, d’idées, de frustrations et de toutes ces choses qui forment la psyché humaine. Mais c’est aussi faire du surplace, avoir les mains pleines de présents, qu’on voudrait échanger ou simplement montrer au monde… sans qu’il y ait personne pour les prendre ou les admirer. C’est donc une introspection permanente qui ne débouche sur rien.

C’est sans doute là mon plus grand problème. J’ai depuis des années pris l’habitude non seulement de faire travailler mon intellect, mais aussi de contourner ses barrières au moyens de la psychanalyse (entre autres) afin de trouver ce qu’il cherche désespérément à me dissimuler. Au fond, à part la clef de mon malheur qui reste un mystère impénétrable, il n’y a plus grand chose à découvrir dans mon subconscient. Seulement, armé de cette forme de lucidité – bien que relative, il faut tout de même avoir quelque certitude pour ne pas rester totalement inerte – je ne parviens pas à partager véritablement ce que je découvre. Créer des liens est pour moi d’une rare difficulté, et par de nombreux chemins et moyens plus ou moins détournés, je m’efforce pour une raison qui m’échappe soit à ne pas créer de lien, soit à les briser. C’est ici que se trouve l’épicentre du malheur; et de cette solitude mortifère qui en résulte, qui reste l’un de ses aspects les plus visibles et les plus éprouvants.

C’est définitivement épuisant de se connaître presque par cœur, d’avoir fait le tour de tous ses complexes, hontes ou ressources cachées sans parvenir à comprendre pourquoi le rapport aux autres est à ce point problématique et m’entraine vers des situations souvent incompréhensibles, tant pour ceux qui m’entourent que pour moi-même. Combien de fois ai-je quitté une pièce, sans dire un mot, à la plus grand stupéfaction de ses occupants ? Combien de fois ai-je omis de répondre à des invitations, des coups de téléphone ou des mails ? Combien de jours ai-je passé seul, dans ma chambre chez mes parents puis dans mon appartement ? Si j’essayais de compter le nombre de jours que j’ai passé entièrement seul dans cette si courte vie, je subodore qu’il serait au minimum le triple des jours passés en compagnie de quelqu’un. J’aurais d’ailleurs du mal à classer les jours passés dans le milieu scolaire. Je n’ai jamais beaucoup parlé, et au fond je ne me sentais pas à ma place. Cela pencherait plutôt du côté des jours de solitude, finalement.

Évidemment, pas besoin de chercher très loin (encore que…) pour comprendre qu’il y a eu un problème pendant l’enfance. Pour résumer, j’ai eu des parents très loin d’être parfaits, peu compréhensifs, présents, et pour tout dire, autant destructeurs envers eux-mêmes que pour leur enfant. J’ai plus ou moins vécu les 20 premières années de ma vie dans ma chambre. C’était le seul endroit où je pouvais à peu près échapper à la folie de ma mère et à l’aphonie pesante de mon père. C’était la suite logique d’une histoire silencieuse qui a commencé très tôt. En effet, j’ai mis beaucoup de temps à dire mes premiers mots. Déjà bébé, j’étais enfermé dans une bulle, un mutisme qui n’a alarmé personne. Bref, j’ai eu une enfance autistique, ce qui, histoire de ne pas faire mentir les clichés, va de paire avec un diagnostic d’enfant surdoué qui a tant traumatisé mon père (« mon enfant est un monstre »…). Au final, j’étais un sujet d’inquiétude qu’on prenait soigneusement le soin d’éviter : bon à l’école, sage comme une image, mais qui ne parlait pas. Et mes parents n’ont jamais trouvé cela étrange, du moins ont refusé de l’admettre. Il faut croire que certaines personnes ont un enfant comme on a un chien, une potiche ou une collection de timbre : du moment qu’il ne gène pas, qu’il reste dans son coin lorsqu’on ne le présente pas au tout-venant, tout va bien. Aucun problème.

Ce réquisitoire semble sévère. C’est peut-être le cas, mais je dois avouer avoir pardonné à ceux qui m’ont donné la vie. Après tout, ce n’est pas évident d’être parent, surtout lorsqu’on n’arrive pas à gérer ses propres problèmes. La page est donc tournée. Mais aujourd’hui, alors que ceci est « derrière moi », je m’aperçois que je suis toujours dans ce schéma autistique. Certes, au fil des années, avec une aide précieuse, je suis parvenu à construire un masque social, certainement plus artificiel que celui qu’on crée instinctivement, mais suffisamment solide pour tenter de m’ouvrir à ce monde si étrange. Pourtant, même si j’arrive à parler correctement, que je peux plaisanter, nouer des relations facilement, elles finissent inlassablement par se briser. Je m’en retire à un moment ou un autre, ou je fais comprendre à la personne qu’il faut qu’elle s’éloigne. J’ai perdu des dizaines d’amis à cause de cette réaction que je ne parviens pas à expliquer. Bref, c’est une condamnation automatique à la solitude, la finalité d’un rapport aux autres très souvent, systématiquement, douloureux.

Aujourd’hui, l’espoir s’estompe. J’ai de plus en plus de mal à accorder ma confiance. Les dernières rencontres, ont été soit décevantes, soit destructrices. Je ne peux sans doute pas en vouloir à ces personnes qui elles-mêmes sont un peu paumés, dans une vie qui accélère en permanence et qui finit par leur échapper. Mais cela rend la situation encore plus problématique : comment accorder sa confiance à des personnes qui n’ont même pas confiance en elles ? Sachant que cette question s’applique tout autant à ma propre situation, la solution est loin d’être évidente…

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