Sois pédé mais tais-toi !

Certaines personnes ne sont pas à un paradoxe près. Bruno Roger-Petit semble s’en accommoder parfaitement dans son dernier billet condamnant les élus qui « dévoilent leur homosexualité« . Il faut dire qu’il n’est pas non plus à une polémique près pour faire parler de lui et réchauffer sa place au sein du sérail. Mais il faut aussi avouer que certaines questions de société sont elles-mêmes de véritables nids à paradoxes ou ambivalences, pour la simple raison qu’elles sont encore aujourd’hui largement taboues pour une vaste partie de l’opinion publique ou des élus. Qu’on cite seulement l’euthanasie, l’avortement, la consommation de drogues et bien évidemment la « question homosexuelle », cette dernière éclipsant malheureusement la question « LGBT » (terme qui ne passe décidemment pas dans les médias, sans doute trop compliqué pour le lecteur lambda). Autant de sujets qui clivent et amorcent des débats souvent violents. Qu’on se souvienne de la mort de R. Descoings et des cris d’orfraie de celles et ceux qui s’offusquaient que son homosexualité soit évoquée dans les médias. Qu’on se souvienne, entre autres, du débat sur le PACS en 1998-1999, des propos stigmatisants des députés de droite et le silence gêné des députés de gauche. Inutile de les rappeler ici, les prochaines discussions sur l’ouverture du mariage aux personnes de même sexe les ramèneront sur le devant de la scène.

Sur cette question, on peut déjà soulever un premier problème, qu’aborde d’ailleurs B. Roger-Petit : peut-on débattre sur ce sujet objectivement, sans faire référence à son histoire personnelle, sa religion ou sa sexualité ? Pour lui, il faut une neutralité absolue, au moins affichée, des élus lors des discussions à l’assemblée. Ils devraient donc taire leur orientation sexuelle, afin de satisfaire aux exigences de la volonté générale qui doit émaner de toute la Nation et pas d’une ou de plusieurs communautés : « Défendre l’idée qu’un parlementaire serait exemplaire à raison de sa sexualité et devrait la dévoiler, c’est dénaturer sa fonction même, c’est l’abaisser en lui enlevant ce caractère de représentation générale que lui confère, dans le champ public, le suffrage universel« . Une remarque louable, en apparence pleine de bon sens, mais qui en fait ne repose que sur une vision utopiste, voire incorrecte de ce qu’est la représentation nationale. En effet, depuis l’avènement du gouvernement parlementaire et sous l’impulsion de Sièyes qui refusait le mandat impératif, les députés votent la loi en leur âme et conscience, et répondent par la suite de leurs choix devant leurs électeurs. En aucun cas l’objectivité n’est requise pour statuer sur un texte, et quand bien même cela serait le cas, comment imaginer un seul instant que cet objectif soit accessible ? On sait depuis des siècles, depuis les Lumières, que l’objectivité est une vue de l’esprit. La pure raison au sens de Kant relève du domaine de l’idée, et ne résiste pas à la réalité des relations humaines : comme leurs électeurs, les élus sont des humains, soumis à leurs sentiments et leurs convictions, ce qui est l’opposé d’une réflexion purement objective que souhaiterait B. Roger-Petit, qui n’hésite pas à user d’une remarque douteuse pour s’en convaincre (« Vote-t-on le budget de l’État en raison de sa sexualité ?« ).

Une autre question, plus concrète vient toutefois se greffer à la première. En effet, on ne pourrait être honnête en émettant l’idée que B. Roger-Petit exige une totale objectivité des élus lors des débats. Plus précisément, sa remarque est que leur subjectivité ne doit pas apparaitre. Nuance importante, car elle amène à la question cruciale soulevée dans son billet : les députés et sénateurs ne devraient pas faire leur coming out, autrement dit, ils ne devraient pas parler de leur sexualité, surtout à l’occasion du débat sur le « mariage gay ». Pour ne pas être taxé d’homophobie, sans doute, il précise que cette règle devrait aussi s’appliquer aux religions (on n’oublie pas, en effet, Christine Boutin brandissant sa bible dans l’hémicycle lors du débat sur le PACS…). Bref, pour résumer, il ne faut pas que les députés et sénateurs se « révélant gay » aient l’air d’appartenir à ce fameux « lobby gay » cher à Chritian Vanneste, laissant présumer une assemblée gangrénée par un dangereux mouvement communautarisme : « moins les parlementaires engagés pour cette réforme auront l’air de défendre un lobby, fut-il respectable, mieux cela sera. Le combat pour le mariage entre personnes de même sexe, mené au nom de l’intérêt général, devra appartenir à tout le monde pour être républicain […] La République une et indivisible, laïque et universelle, n’a rien à gagner et tout à perdre en laissant prospérer en son sein des curés, même les curés gays de 2012« . Le mot est lâché : si on se « dévoile » gay, on appartient au « lobby gay ». Moralité : députés et sénateurs gay, RESTEZ DANS LE PLACARD !

Vais-je un peu loin dans mon analyse de la rhétorique de B. Roger-Petit ? Sans doute, mais au moins autant que lui, car je ne fais que redire plus explicitement ce qu’il suggère : Sergio Coronado, député EELV qui a fait son coming out pendant la gay pride, n’aurait pas du mettre sa vie privée sur la place publique, et fait courir le risque de fragiliser l’adoption de la loi sur le mariage gay en en faisant une revendication communautariste. Autrement dit, il aurait dû se taire et ne pas tweeter qu’il allait à la marche des fiertés avec son compagnon. On arrive à la conclusion que S. Coronado, en tant que député, n’a pas le droit de dire qu’il passe la journée en couple. Il n’a pas le droit de dire qu’il est homosexuel, car sa vie privée ne regarde que lui. Faisant cela, B. Roger-Petit se rend-il compte qu’il exprime exactement les mêmes idées que Christian Vanneste, et plus généralement les convictions de la droite réactionnaire qui affirme que la sexualité, et donc l’homosexualité, n’ont rien à faire sur la place publique et ne relèvent que de l’ordre de l’intimité ? C’est, en effet, le moyen le plus commode, non seulement de ne pas parler de l’homosexualité en en faisant un sujet qui ne doit pas intéresser le législateur, mais aussi et surtout de la réduire à sa plus simple expression, à savoir la « sexualité entre deux personnes de même sexe ». Pas de sentiments, pas de couples, pas d’avantages fiscaux, encore moins de désir d’enfant : l’homosexualité, c’est juste du sexe (déviant, en plus…).

A cela, on pourrait rajouter que la société, les médias, les représentations et les lieux où se joue le pouvoir, exaltent l’hétérosexualité. Est-elle pour autant ramener à sa simple dimension sexuelle ? Pas vraiment, elle est érigée en modèle de société, et par antagonisme, elle est le socle de la construction sociale, du véritable amour, de la véritable famille. La nouvelle rhétorique homophobe, avec à sa tête de brillants spécialistes tels que E. Zemmour ou R. Ménard, n’hésite pas à parler d’ « homosexualisme » pour condamner cette tentative des homosexuels d’accéder eux-aussi à la sphère publique, et qui voudraient imposer leur modèle à l’ensemble de la société et donc de pervertir cette construction millénaire . Devant le danger que fait courir l’homosexualité sur l’avenir de l’humanité, on hésiterait presque à leur parler aussi des transsexuels, tant cela doit susciter leur horreur et leur inquiétude. Et qu’on s’aventure à leur reprocher leur « hétérosexualisme », auquel on pourrait rajouter « patriarcal », et on nous assène le coup de grâce : nous ne sommes, de toute manière, qu’une minorité déviante du Saint Modèle. On devrait déjà se rejouir de ne plus être (tout à fait) considérés comme des malades mentaux et pourchassés, voire executés. Alors qu’on se taise : on nous tolère en tant que pédés, mais qu’on ne la ramène pas.

Loin de moi l’idée de vouloir taxer B. Roger-Petit d’homophobie. Il a déjà rendu publique sa volonté de voir adopté le mariage pour tous. Si tenté que cette conviction soit véritable, c’est tout à son honneur, et il n’est clairement pas à ranger dans la catégorie des homophobes qui ne s’assument pas, à savoir ceux « qui n’ont rien contre les homosexuels, MAIS… ». Toutefois, son article est complètement à côté de la plaque dans sa tentative de faire de l’homosexualité un aspect de la vie privée qui n’a rien à faire dans la communication politique. Pour reprendre le titre d’une chanson des Kings Queer, « nos trous du cul sont révolutionnaires ». On ne peut exister qu’en se montrant aux autres. Il n’y a donc qu’en en parlant, voire même en banalisant les comportements LGBT, qu’on arrivera à améliorer la situation, pour arriver à un stade où le fait de « dévoiler » son homosexualité aura le même effet que de « dévoiler » qu’on aime les blondes, les barbus, les frites ou les mangas. Le personnel politique n’a pas à se cacher, personne ne devrait avoir à taire ses amours, y compris, d’ailleurs, hétérosexuels ! Le coming out, s’il est possible et ne risque pas de nuire à la personne à cause de son entourage intolérant, est toujours à encourager, à moins de replonger dans une hypocrisie mortifère qui a déjà trop duré.

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